Printemps arabes : « Une nouvelle explosion semble inévitable »

Printemps arabes : « Une nouvelle explosion semble inévitable »

Pour le chercheur franco-libanais Gilbert Achcar, le monde arabe vit un processus révolutionnaire de longue durée, qui ne s’arrêtera qu’à la condition d’un bouleversement radical des structures.

Dans «Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe» (Actes sud), le chercheur franco-libanais Gilbert Achcar analyse le blocage du processus révolutionnaire déclenché en 2010 et le contre-choc régional. Entretien.

L’OBS. Malgré l’espoir général de voir les révolutions arabes de 2011 aboutir rapidement, les processus se sont éternisés au point qu’en 2017, en réalité, rien n’est réglé nulle part. Pourquoi nous sommes nous trompés de la sorte?

Gilbert Achcar. L’expression «printemps arabe» résumait assez bien cette euphorie de 2011 car elle était employée non pas dans l’optique d’une succession de saisons mais plutôt dans celle d’une transition qui ne durerait que le temps d’un printemps. Il y a deux causes à cette erreur de perspective. La première, fondamentale, est la méprise sur ce qui était en jeu. On pensait qu’il s’agissait d’une démocratisation qui se terminerait par un changement de constitution et l’organisation d’élections libres.

On estimait que le monde arabe allait ainsi rejoindre les pratiques démocratiques devenues dominantes dans le reste du monde – même s’il reste des exceptions de taille comme la Chine, bien entendu. C’était une erreur de perception, car avant d’être déterminé par des questions politiques ou d’être une révolte contre le manque de libertés, le soulèvement arabe est une révolte sociale et économique. Quiconque connaissait l’état social du monde arabe savait que la région allait vers une explosion à moyen ou long terme. La question qu’on pouvait se poser avant 2011 était en réalité: «Pourquoi cela n’explose-t-il toujours pas?»

Cette région détient depuis longtemps le taux record de chômage des jeunes, en conséquence de taux de croissances particulièrement bas sur fond de corruption, de capitalisme de compérage. Comme pour toute situation bloquée, l’explosion était prévisible.

Si l’on comprend donc que c’est tout le système social et politique régional qui est en jeu, on comprend qu’un changement de constitution ne suffit pas, que rien ne sera résolu tant que les structures étatiques et socio-économiques resteront inchangées. Si en Egypte comme en Tunisie le président est tombé avec son entourage, le gros du système est resté en place. Il n’était donc pas étonnant de voir les hommes de l’ancien régime reprendre le gouvernail dès 2014.

La seconde erreur tient dans l’assimilation de ce qui se déroulait dans le monde arabe aux transitions démocratiques survenues en Europe orientale dans la foulée de la chute du mur de Berlin en 1989. On s’attendait à des transitions comparables. Il y avait de plus une similarité frappante entre l’effet domino en Europe de l’Est et dans la région arabe. Mais la comparaison était superficielle.

Certes, en Europe de l’Est, il s’agissait de transformations bien plus radicales et globales qu’une simple démocratisation, comme ce qui est à l’ordre du jour dans le monde arabe. Mais les pays est-européens étaient gouvernés par des bureaucrates qui pouvaient pour la plupart envisager de s’enrichir en se recyclant dans des économies de marché. Dans le monde arabe de 2011, ceux qui gouvernent sont des classes possédantes et même parfois des familles régnantes qui considèrent l’Etat comme leur propriété privée et ont converti les corps d’élite des forces armées en gardes prétoriennes.

Le gourou des révolutions arabes

Ces contre-révolutions qui ont balayé le printemps arabe ont redonné du souffle à ceux qui défendaient une vision essentialiste du monde arabe, condamnant celui-ci à devoir subir des pouvoirs forts?

Malheureusement, cette idée reçue est particulièrement répandue, surtout en Occident. En 2011, un certain nombre d’analystes ont tout de suite prédit que ne sortiraient que des malheurs de ces soulèvements. Or ce qui a bloqué le processus révolutionnaire n’est ni une question de culture, ni une question de religion. C’est une question de système sociopolitique. Et il faut souligner la responsabilité occidentale dans ce domaine car les régimes despotiques dans le monde arabe sont en place avec la complicité de l’Occident, censé être le «parangon de la démocratie». Les Etats-Unis, l’Etat occidental aux institutions les plus démocratiques, ont parrainé l’Etat le plus intégriste et le plus antidémocratique de la planète en s’alliant avec le Royaume saoudien. Et François Hollande trouve plus d’intérêt à vendre des Rafale au maréchal Sissi en Egypte qu’à évoquer les droits de l’homme dans ce pays.

Quant au résultat des révolutions arabes, n’oublions pas que si les acquis démocratiques ont été préservés jusqu’ici en Tunisie, même si la question sociale et économique s’aggrave, ce n’est pas parce que les Tunisiens seraient moins musulmans, mais parce que c’est le seul pays du monde arabe qui dispose d’un mouvement syndical véritable et puissant. C’est grâce au rôle de l’UGTT que Ben Ali a pu être chassé. C’est grâce aussi au mouvement syndical que les acquis de la révolution ont pu être préservés jusqu’à présent.

Si, par ailleurs, la Syrie est en pleine tragédie, c’est entre autres raisons parce qu’il n’y a pas eu de détermination des gouvernements occidentaux à aider les démocrates syriens. La question syrienne a été déléguée par Washington aux pays du Golfe, qui n’ont aucun intérêt à voir une révolution démocratique l’emporter près de chez eux. Ils ont donc tout fait pour noyer l’opposition syrienne dans l’islam intégriste et le régime a favorisé la même évolution parce qu’elle l’arrangeait tout autant.

Comment expliquez-vous l’exception de stabilité que représente la Tunisie?

Du point de vue des hommes de l’ancien régime, les structures politiques et socio-économiques sont restées en place sans le coût afférent à la dictature. Tant que cela fonctionne, leur propre intérêt est de laisser les choses telles qu’elles sont. D’autant qu’ils n’ont pas envie d’affronter la force syndicale dont nous parlions. Une contre-révolution n’est donc pas à l’ordre du jour immédiat.

En revanche, une aggravation de la crise économique pourrait produire deux types de résultats. Le premier et le plus probable serait l’exacerbation des tensions sociales et une tendance à accroître la répression. Par ailleurs, si la gauche tunisienne ne parvient pas à canaliser les colères induites par la crise pour imposer un changement radical des politiques économiques, le second résultat pourrait être un élan vers les mouvements islamistes, du plus modéré jusqu’aux plus radicaux. Une situation qui entraînerait des affrontements et, in fine, là-aussi, un étouffement des libertés.

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Les courants de gauche semblent désespérément absents des sphères politiques arabes…

Il y a un retard de renouvellement de la gauche à l’échelle mondiale et le monde arabe ne fait pas exception. Les formations politiques organisées sont encore ancrées dans le XXe siècle et dans des traditions politiques qui ont largement fait faillite. C’est presque caricaturalement le cas dans le monde arabe. C’est une forte dimension du problème alors qu’il y a un potentiel de renouveau.

Le potentiel de gauche s’est exprimé en Egypte lors du premier tour de la présidentielle de 2012 par la percée tout à fait surprenante du candidat nassérien Hamdine Sabahi, et ce avec des moyens dérisoires en comparaison de ceux des autres candidats. Il est même arrivé en tête dans les plus grandes concentrations urbaines du pays, Le Caire et Alexandrie. Sabahi exprimait cette sensibilité qu’on trouve dans la nouvelle génération, comme par exemple dans le phénomène Sanders aux Etats-Unis. Les jeunes aspirent à autre chose que les grands tribuns, charismatiques et machos; ils se reconnaissent plutôt dans des dirigeants qui ressemblent à des personnes ordinaires. Ils ont soif d’une troisième voie autre que l’ancien régime ou les intégristes en tous genres, qui sont également contradictoires avec les espoirs de la jeunesse qui a fait le printemps arabe.

On déplore souvent l’absence des Occidentaux au chevet des révolutions arabes…

Il y a eu des interventions. Les Etats-Unis, de loin le pays le plus influent dans le monde arabe, sont intervenus dans la crise égyptienne tout d’abord en conseillant à l’armée de ne pas se livrer à la répression du mouvement. Ensuite en demandant aux généraux de respecter le résultat de l’élection portant Morsi à la présidence.

Il y a eu aussi l’opération militaire en Libye qui visait à prendre le contrôle du soulèvement de peur qu’il n’aboutisse à la pagaille. Mais ce fut un échec, en partie en raison de l’obstination de Kadhafi. L’Occident souhaitait qu’il transmette le pouvoir à son fils.

En Syrie, on voit aujourd’hui les frappes de la coalition contre Daech, mais il y a eu aussi depuis le début une intervention négative: le veto opposé par Washington aux livraisons d’armements défensifs anti-aériens à l’opposition syrienne. Un veto qui non seulement concernait les livraisons américaines, mais celles de tous les alliés des Etats-Unis. Cela a permis au régime syrien de détruire le pays à sa guise grâce à ses moyens aériens. Si ceux-ci avaient été neutralisés, le niveau du massacre aurait été considérablement inférieur à ce qu’il est devenu. C’est une lourde responsabilité directe des Etats-Unis et de leurs alliés.

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Face au soulèvement de 2011, les interventions occidentales ont surtout visé à préserver les Etats en place en limitant le changement au sommet de l’iceberg. Cela va à l’encontre de ce qu’il faut fondamentalement car il n’y a de sortie possible de la crise que par un changement radical des structures sociales, économiques et politiques.

Les gouvernements occidentaux ont cherché par la suite à préserver ces structures au prix d’accommodations politiques, visant l’établissement d’une coalition entre l’ancien régime et les intégristes modérés. C’est pour cela que ces gouvernements se réjouissent du scénario tunisien. Ils essayent de mettre en place ce type de compromis dans les autres pays en ébullition de la région: la Libye, le Yémen, la Syrie, et même l’Egypte où le maréchal Sissi s’est cependant montré intransigeant dans son refus du compromis.

Une telle solution de compromis entre anciens régimes et intégristes modérés est, à tout prendre, bien préférable aux affrontements meurtriers. C’est une solution d’ailleurs préférable même pour la construction d’un pôle progressiste, car elle oblige les forces de gauche à s’opposer aux deux camps au lieu d’être tentées de s’allier avec l’un ou l’autre.

Dans une Syrie en ruine, où sont les forces progressistes?

En exil. Une très grande partie de celles et ceux qui ont fait le soulèvement syrien ont quitté le pays. Ils ne pouvaient rester ni dans les régions contrôlées par le régime, ni dans celles tombées sous la coupe des forces armées intégristes. Ils sont partis et c’est une bonne chose car l’exil leur a permis de survivre. Cela entretient l’espoir. Si une solution voit le jour qui arrête la guerre, et permet le retour des réfugiés et une reprise des activités politiques, alors ces hommes et femmes qui étaient à la tête du soulèvement pourront retrouver une place dans le pays. Mais une telle solution exigerait le déploiement d’une force d’interposition.

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Ce qui semble inacceptable pour Bachar al-Assad…

Bachar al-Assad contrôle à peine son palais présidentiel à Damas. Son pouvoir est devenu une fiction. Durant les années de guerre, même les milices pro-régime se sont autonomisés. Le pays est entièrement sous le contrôle de l’Iran et de la Russie. C’est Téhéran et Moscou qui décident. Et si ces alliés divorcent, alors les hommes d’Assad devront choisir entre les deux. Le régime Assad étant une mafia qui vend ses services au plus offrant, son choix dépendra des rapports de force. Mais comme la Russie ne rompra avec l’Iran que si un accord d’ensemble russo-américain est conclu, Téhéran ne ferait plus le poids dans ce cas. Les Russes, après avoir mis le paquet avec l’Iran pour la prise d’Alep-est, jouent désormais le rôle d’arbitre entre le régime soutenu par l’Iran et l’opposition soutenue par la Turquie. Nous verrons…

Encore une situation qui va prendre du temps pour trouver un règlement?

Certainement. Je ne cesse de répéter, depuis 2011, qu’il faut comprendre ce qui se passe comme un processus révolutionnaire de longue durée. Le monde arabe est entré dans une période chaotique qui s’étendra sur de longues années, probablement plusieurs décennies. La seule chose que l’on peut prédire à coup sûr, c’est qu’il n’y aura pas de nouvelle stabilisation avant très longtemps. Car il ne peut y en avoir une qu’à condition de résoudre le problème fondamental que nous avons évoqué. Les conditions créées par le soulèvement ne font qu’aggraver le blocage socio-économique.

Nous avons assisté à une première phase de montée révolutionnaire en 2011-2012, puis une phase contre-révolutionnaire jusqu’à présent. Mais l’on voit se dessiner, de nouveau, les prémices d’une nouvelle explosion qui me semble inévitable. Il va y avoir succession sur le long terme de révolutions, réactions, restaurations… La crise ne pourra s’arrêter qu’à la condition d’un bouleversement radical des structures qui mette en place un autre type de développement.

Le risque est que cela ne se produise pas et que la région s’enfonce de plus en plus dans un chaos meurtrier. Ce serait un désastre non seulement pour la région, mais pour le monde entier – l’Europe en premier.

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Propos recueillis par Céline Lussato

Gilbert Achcar, bio express

Né en 1951, originaire du Liban qu’il a quitté en 1983, Gilbert Achcar a été enseignant à l’université de Paris-VIII puis chercheur au Centre Marc-Bloch de Berlin avant d’obtenir une chaire à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’université de Londres. Auteur traduit en quinze langues, il vient de sortir  «Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe» (Actes Sud).

Céline Lussato

Céline Lussato          http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170410.OBS7826/printemps-arabes-une-nouvelle-explosion-semble-inevitable.html

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