Barbara Lefebvre : lettre d’une enseignante à Emmanuel Macron

BRAVO MADAME MACRON EST UN INCULTE

Barbara Lefebvre : lettre d’une enseignante à Emmanuel Macron

FIGAROVOX/LETTRE- Emmanuel Macron a déclaré que l’école n’avait pas pour objectif de’enseigner « le lien profond avec la nation ». Barbara Lefebvre s’insurge contre cette vision hors-sol de l’enseignement.


Barbara Lefebvre, professeur d’histoire-géographie, elle a publié notamment Élèves sous influence (éd. Audibert, 2005) et Comprendre les génocides du 20è siècle. Comparer – Enseigner (éd. Bréal, 2007). Elle est co-auteur de Les Territoires perdus de la République (éd. Mille et une nuits, 2002).


Avec Emmanuel Macron, c’est souvent au détour d’une petite phrase sur un sujet connexe qu’on comprend mieux ce qu’il appelle, en toute modestie, «sa vision». Mercredi, invité dans la matinale d’Europe 1, il répondait au journaliste qui l’interrogeait sur l’intérêt de sa proposition d’instituer un service militaire d’un mois. Pour le candidat d’En Marche!, il s’agit durant ce mois, semblable aux classes de l’ancien service militaire, de «créer du lien», de permettre «à toute une classe d’âge de se mélanger» pour entendre «un discours fort sur les valeurs de la République». Naïvement peut-être, à juste titre en tous cas, le journaliste l’interrompt: «mais, ça, ce n’est pas le rôle de l’école?». Et là, sans hésitation aucune, Emmanuel Macron répond «non ce n’est pas le rôle de l’école». Il explique succinctement que l’école n’a qu’un but, celui d’instruire les élèves sur les fondamentaux,, transmettre des savoirs et des compétences techniques de traitement de l’information. Mais, et c’est là qu’il faut bien l’entendre: «elle ne vous apprend pas le lien profond avec la Nation». Pour l’enseignante attachée à la mission émancipatrice et citoyenne de l’Ecole républicaine que je suis, à quelques minutes de partir retrouver mes élèves, les bras m’en sont tombés.

Emmanuel Macron répond, en outre, à son intervieweur qu’à la différence de son service militaire express, l’école ne rassemble plus en un seul et même lieu «une même classe d’âge». Ah bon? Pourtant quand je retrouve mes élèves de quatrième, ils appartiennent bien à la même classe d’âge, idem pour mes sixièmes. C’est un fait que la disparité de niveau est telle que j’ai parfois l’impression d’avoir, dans une même classe de quatrième, des élèves de niveau CP côtoyant des élèves de fin CM2 quand d’autres ont véritablement le niveau de collégiens. Pour autant, ils ont tous 13 ou 14 ans… Mais Emmanuel Macron n’a pas dû avoir le temps de marcher jusqu’au collège du coin de la rue. Il a rencontré des enfants jouant le rôle d’élèves dans une émission de télévision à qui il a préféré parler des familles homoparentales recomposées. Savoir choisir la bonne problématique quand on est face aux élèves, c’est un métier, Monsieur Macron.

Nous assistons à l’exposé le plus clair de la vision éducative du macronisme – si tant est que la vision d’Emmanuel Macron devienne une doctrine politique pérenne. L’école est un espace d’apprentissage de savoirs et de techniques où on ne crée pas le futur corps civique puisque ne s’y s’opère d’ailleurs selon lui «qu’un début de socialisation». De six ans à seize ans, les âges qui bornent la scolarité obligatoire, ça fait tout de même dix ans de sociabilisation! C’est même quinze ans pour la majorité de nos élèves qui sont entrés en maternelle à trois ans et ont quitté le lycée à dix-huit. Pourtant, selon Emmanuel Macron, un mois de son service militaire peut faire mieux en termes de socialisation que dix ans d’école publique. On savait que notre école de la République désespérait nos élites, elles qui furent scolarisées bien souvent dans le privé, à l’instar d’Emmanuel Macron, collégien puis lycéen dans un établissement catholique fondé par les jésuites.

Fin publicité dans 8 s

Mais alors, quelle est la finalité de l’école? Quel est son rôle social? A écouter Monsieur Macron, c’est un lieu idéologiquement neutre où des enseignants fabriquent les futurs travailleurs de la mondialisation heureuse. Cela semble logique puisqu’il souhaite que la France s’insère toujours plus dans la mondialisation, sans en discuter les moindres aspects, c’est pourquoi il veut «mettre l’école au cœur de son projet». On se souvient que c’était aussi l’intention du candidat Hollande au printemps 2012. Inutile de dresser l’inventaire: le désastre actuel d’une réforme imposée, une idéologie égalitariste néfaste pour réduire les inégalités, la renonciation à l’idéal républicain laïque.            http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/03/29/31001-20170329ARTFIG00279-barbara-lefebvre-lettre-d-une-enseignante-a-emmanuel-macron.php

«Créer ce lien profond avec la nation, ce n’est pas le rôle de l’Ecole» nous dit le candidat Macron. Bon sang mais c’est bien sûr, quelle idée saugrenue de demander à l’Ecole républicaine de «créer du lien» national, de forger un citoyen libre et éclairé, éventuellement émancipé des idées toutes faites de son milieu familial ou de son environnement socioculturel! Quelle étrange ambition que celle de vouloir faire de la communauté scolaire le lieu privilégié du futur creuset national! Faire France? Quel étrange projet… Apprendre aux élèves à se lier à leur nation, à leur patrie? Pensez-vous, ça sent le moisi. Leur expliquer le sens de la souveraineté nationale, principe au cœur des Lumières et de l’entreprise révolutionnaire? Trop dangereux, car nos élèves pourraient comprendre qu’ils seront demain responsables du gouvernement qu’ils auront élu et qui n’existera que par eux et pour eux. Ils en sont pour leurs frais ces enseignants qui pensaient que l’école publique servait aussi à ‘faire nation’, qui s’échinaient encore à tisser ce lien pour faire émerger une génération de citoyens qui pensent par eux-mêmes et se sentent appartenir à un même corps civique démocratique. Ces enseignants n’ont sans doute rien compris à leur mission. Dont acte. Ils n’en sont plus à une couleuvre près. Emmanuel Macron leur rappelle par ces mots que leur métier n’est qu’un métier technique, sans substrat philosophique et politique. On l’a compris, les hussards noirs de la République peuvent ranger leur sombre et sobre uniforme, légende vieillotte et probablement rance pour notre Justin Trudeau hexagonal. Trop laïque aussi pour cet adepte de la mondialisation multiculturaliste qui n’arrive jamais, dans aucun débat, ni discours, à aborder en profondeur le sujet de la laïcité républicaine, sinon pour aligner les poncifs habituels.

Emmanuel Macron est un produit de son époque: il acte les changements d’une société, il considère que tout est économique, que rien de ce qui anime les peuples ne relève de son histoire et de ses représentations culturelles. Sa pensée ne s’appuie sur aucune tradition philosophique et politique pour contrer les effets désastreux de certains bouleversements politiques. Il acte le post-national, le relativisme culturel, la laïcité à géométrie variable en fonction de la pression démographique ou idéologique du moment. Les lobbies en tous genres se frottent déjà les mains en lisant les sondages. L’Ecole républicaine a du mal à fabriquer du citoyen français dans certains territoires perdus de la République? Dont acte. Elle doit cesser de s’accrocher à cette vieille lune. Elle doit oublier ces chimères héritées de Condorcet ou Jean Zay. Le seul rôle social qu’on peut assigner à l’école c’est produire de la chair à Open Space, du technicien ou de l’ouvrier qui devront jouer des coudes pour faire valoir leur savoir-faire dans la mondialisation heureuse promise par Monsieur Macron. Et n’allez surtout pas faire le grincheux en parlant de principes républicains, de sanctuaire scolaire, d’école de l’excellence culturelle et de la méritocratie, on vous répond ‘classes allégées en CP pour les zones sensibles’, circulez y a rien à voir. Cette expérience a pourtant été tentée et évaluée il y a déjà près d’une décennie et a montré son inefficacité, car seules comptent les pratiques différenciées d’enseignement, les méthodes qui fonctionnent, les enseignants bien formés et renforcés dans leur autorité, et non la soumission à la doxa pédagogiste. Le nombre d’élèves par classe n’est qu’un levier pas une fin en soi, d’ailleurs les effectifs en ZEP sont déjà plus faibles qu’ailleurs.

Réduire les fractures économiques sans s’attacher à réduire la fracture culturelle conduira le pays au désastre tant redouté. La croissance ne retrouvera jamais un niveau tel qu’elle permette aux privilégiés d’abrutir les masses à coups de consommation et de loisirs. Ce temps est fini. Le désenchantement infuse tout le corps social, d’abord les classes moyennes et populaires. Cette France périphérique est majoritaire, mais la classe politique et surtout médiatique méprise ses angoisses, minimise son poids politique. Le réveil électoral de cette France, qui, elle, est en lien avec la Nation, quand certains candidats lui tournent le dos, risque de sortir certains de leurs songes.

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