INTERNATIONAL L’Allemagne est-elle vraiment un modèle ?

ENCORE DE L INTOX DE F FILLON

L’ est-elle vraiment un modèle comme le rabâche François ? (non, bien sûr) Explications 👉  INTERNATIONAL

L’Allemagne est-elle vraiment un modèle ?

Les succès allemands à l’exportation sont surtout dus à des facteurs structurels et peu aux gains récents de compétitivité-coût. Des gains acquis aux dépens des voisins européens, mais aussi de l’avenir du pays et de sa cohésion sociale.

L’Allemagne s’est redressée plus vite de la crise que les autres pays européens. Du coup, elle est partout présentée, et notamment en France, comme un  » modèle  » qu’il faudrait suivre. Cette notion de modèle est cependant ambiguë. Les pays successivement donnés en exemple par les gouvernements en place (modèles japonais, anglo-saxons, danois et désormais allemand) servent en effet souvent à légitimer leur stratégie de réforme, qui se limite en fait à des emprunts sélectifs dans les autres pays : ils ne s’intéressent qu’à une partie du modèle qu’ils mettent en avant. La notion de modèle national dont nous parlons dans cet article est donc différente : elle se rapporte à un ensemble de complémentarités institutionnelles, qui organisent la dynamique de long terme dans une économie nationale, l’Allemagne en l’occurrence. C’est sous cet angle que nous allons mettre en perspective les discours qui donnent l’économie allemande en  » modèle « .

L’onde de choc de la chute du Mur

Pour comprendre la dynamique de long terme de l’économie allemande, il faut revenir à l’onde de choc produite par la chute du mur de Berlin. La réunification a mis à mal certaines complémentarités institutionnelles propres au système économique et social allemand qui a prévalu jusque dans les années 1980. En raison de son coût, cette réunification a été source de tensions durables sur le pacte fédéral, remettant en question les importants mécanismes de redistribution entre les Länder* et le niveau des dépenses publiques en général. Elle a aussi provoqué une onde de choc sur le pacte social, notamment en accélérant le mouvement de sortie des conventions collectives de branche 1, d’abord à l’Est, ou de dérogations sous la forme de  » pactes d’entreprise « .

Parallèlement, les relations privilégiées traditionnelles entre les banques et l’industrie ont été remises en cause dans le contexte d’un capitalisme de plus en plus financiarisé, alors que certaines modalités de solidarités entre grandes et petites entreprises et entre secteurs étaient mises sous tension sous l’effet des politiques de délocalisation en Europe de l’Est. La stratégie – contestée – de gestion macroéconomique de la réunification par Helmut Kohl, fondée sur une égalisation rapide des niveaux de vie Est-Ouest, a provoqué un boom de la demande dans les nouveaux Länder. Elle a eu pour effet de faire fondre les excédents de la balance des transactions courantes de l’Allemagne, qui est devenue négative à partir de 1991 et l’est restée jusqu’en 2000. Elle a aussi dégradé la compétitivité-prix de l’économie, en raison du choc opéré sur les coûts salariaux. A cela s’est ajouté le fait que l’Allemagne est entrée en 1999 dans l’union monétaire avec un deutschemark surévalué.

Désinflation compétitive et régression sociale

Depuis le milieu des années 1990, les gouvernements successifs ont réagi en accompagnant les grandes entreprises du secteur exportateur dans leur stratégie de restauration de la compétitivité par compression des coûts salariaux. Les salaires réels ont progressé durablement moins vite que les gains de productivité et, dans le cadre de  » l’Agenda 2010  » proposé par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, de profondes réformes de l’Etat social ont été mises en oeuvre pour maîtriser les dépenses publiques – dont la part dans le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 10 points entre 1996 et 2007 -, flexibiliser le marché du travail et inciter davantage les chômeurs à la reprise d’emploi en les appauvrissant (réformes Hartz).

Les conséquences macroéconomiques tout autant que sociales de cette politique ont été de grande ampleur. De 1996 à 2007, la part des exportations dans le PIB est passée d’un quart à près de la moitié – une évolution sans équivalent dans les autres grands pays développés (voir graphique). Mais l’accroissement des exportations n’a pas suffi à compenser l’affaissement de la demande interne sous l’effet des politiques d’austérité (voir encadré). Les taux brut d’emploi ont progressé d’environ 6 points entre 1995 et 2008 – soit toutefois moins que la moyenne de l’Union -, mais le nombre d’heures travaillées dans l’économie et, avec lui, les taux d’emploi en équivalent temps plein ont, eux, stagné à long terme.

Part des exportations dans le PIB, en %
PART DES EXPORTATIONS DANS LE PIB, EN %

Autrement dit, en raison du développement des emplois atypiques, la réduction du temps de travail a été au final plus rapide mais aussi plus inégalitaire qu’en France. L’accroissement du secteur à bas salaires, qui a atteint un niveau équivalent à celui des Etats-Unis, l’ouverture de l’éventail des salaires et la moindre générosité de l’Etat social ont conduit à une augmentation des inégalités de revenus parmi les plus fortes des pays de l’OCDE.

Le poids de spécialisations structurelles favorables

L’économie allemande est la seule des pays de l’OCDE à avoir maintenu ses parts de marché à l’exportation, ce qui lui permet de conserver une base industrielle incomparablement plus solide qu’ailleurs. Mais ces performances ne s’expliquent que pour une faible part par les gains en compétitivité-coût. C’est en réalité la faculté à exporter vers les pays en forte croissance grâce à de solides spécialisations dans les moyennes-hautes technologies et les biens d’équipement, la densité des réseaux à l’export et la capacité d’innovation qui sont les facteurs déterminants de ce succès. Ces facteurs de compétitivité sont donc d’ordre structurel. Ils ont été cependant amplifiés de manière substantielle par les différentiels de croissance de la demande intérieure au cours de ces dernières années, qui ont contribué aux déséquilibres au sein de la zone euro et au-delà.

Malgré une baisse du PIB de 5 % du premier trimestre 2008 au deuxième trimestre 2009 et une chute de 20 % de la production industrielle, l’emploi est resté stable outre-Rhin. Trois facteurs expliquent cette évolution, dont aucun ne relève du répertoire des politiques néolibérales pour lesquelles l’Allemagne est donnée en exemple : un plan de relance budgétaire d’ampleur significative, une politique de l’emploi très active (chômage partiel, compte épargne-temps) et des mécanismes de flexibilité interne aux entreprises de grande ampleur au sein du coeur industriel (rétention de la main-d’oeuvre qualifiée et forte baisse du temps de travail hebdomadaire).

Un futur plombé

En réactualisant certaines complémentarités institutionnelles, l’économie allemande a pu profiter à plein de la reprise du commerce mondial en 2009, avant que sa croissance ne se rééquilibre progressivement au profit de la demande interne. Pour autant, son développement à long terme demeure obéré par sa trajectoire des dix dernières années et les carences des politiques publiques conduites. Le pays demeure structurellement dépendant de la situation précaire qui prévaut dans la zone euro et dans l’Union. La société allemande peine à développer une économie de services à la personne, notamment indispensables à la hausse de l’emploi de qualité pour les femmes. Sa cohésion sociale a été mise à mal et la décroissance de sa population est d’autant plus inéluctable que le solde migratoire est négatif depuis 2005, faute d’une politique d’accueil et d’intégration ambitieuse.

Enfin, les mécanismes de croissance endogène pâtiront d’un niveau d’investissement global insuffisant, notamment parce que l’Allemagne a le taux d’investissement public le plus faible de tous les pays de l’OCDE. Au-delà même de la difficulté intrinsèque à  » importer  » des spécialisations productives et des spécificités institutionnelles forgées par une histoire longue, il n’est donc pas sûr qu’on doive considérer l’Allemagne comme un modèle à suivre…

  • 1.En Allemagne, seules les entreprises dont les patrons adhèrent au syndicat patronal de la branche sont soumises à une convention collective.

* * LänderDepuis la réunification, l’Allemagne est composée de seize Etats fédérés, possédant chacun une constitution, un gouvernement, un Parlement et une cour constitutionnelle. Ils sont dotés de pouvoirs étendus, à l’image des cantons suisses.

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