Débat présidentiel : les petites et grosses intox des cinq candidats

Débat présidentiel : les petites et grosses intox des cinq candidats

Le Pen gonfle les chiffres du chômage, Fillon déforme ceux sur les demandeurs d’asile, Macron s’emmêle les pinceaux sur les peines de prison… Neuf déclarations des candidats décryptées.

C’est à un débat pugnace que se sont livrés les cinq principaux candidats à l’élection présidentielle, lundi 20 mars, sur TF1. François Fillon, Benoît Hamon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon se sont opposés sur de larges thèmes comme la sécurité, l’immigration, les retraites ou encore l’Europe. Au prix de quelques contrevérités ou d’exagérations, parfois, dans leurs argumentaires. Nous avons décrypté les neuf plus flagrantes relevées.

La proposition inapplicable de Marine Le Pen sur les fichés « S »

Proposition : « Expulser les étrangers islamistes fichés S ».

Marine Le Pen

POURQUOI C’EST INAPPLICABLE

En pratique, la loi permet tout à fait d’expulser un étranger qui représente « une menace grave ou très grave pour l’ordre public ». La décision peut être prise par le préfet ou, dans certains cas, le ministre de l’intérieur. Sauf « urgence absolue », la procédure demande de convoquer la personne concernée devant une commission avant de prendre une décision. Convocation qui doit être notifiée au moins quinze jours à l’avance.

Ce qui pose problème, c’est que la candidate laisse entendre qu’il serait possible d’expulser de manière systématique des étrangers soupçonnés d’appartenir de près ou de loin à la mouvance djihadiste. Or, la décision d’expulsion ne peut se faire qu’en fonction d’une appréciation individuelle de la menace. Il n’est pas nécessaire que la personne visée ait été condamnée, mais le danger doit être jugé « actuel » et « proportionnel » à la décision d’éloignement.

Mais surtout, le cas des fichés « s » regroupe des situations bien trop vagues et diverses pour légitimer des expulsions systématiques. La fiche « s » est un outil de surveillance, pas d’appréciation du niveau de dangerosité d’un individu.

Lire aussi :   Terrorisme : qu’est-ce que la « fiche S » ?

L’intox de François Fillon sur les demandeurs d’asile

« Une partie [des demandeurs d’asile] fuient la guerre en Syrie mais l’immense majorité de ces hommes et femmes fuient la pauvreté et viennent de toutes les régions du monde. »

François Fillon

POURQUOI C’EST FAUX

En 2015, selon les chiffres d’Eurostat (organisme de statistiques européen), plus de la moitié des demandeurs d’asile venaient de pays en guerre tels la Syrie (29,9 %), l’Afghanistan (14,2 %) et l’Irak (9,7 %).

Les Syriens, Afghans et Irakiens sont les plus nombreux à demander l’asile en Europe
Part de chaque nationalité parmi les primo-demandeurs d’asile dans l’Union européenne en 2015.
0 %5 %10 %15 %20 %25 %30 %35 %SyrieAfghanistanIrakKosovoAlbaniePakistanErythréeNigériaIranInconnuUkraineSomalieSerbieApatridesRussieBangladeshGambieSoudanARY de MacédoineSénégalMaliAlgérieGéorgieBosnie-HerzégovineRDCChineCôte d’IvoireGhanaGuinéeEthiopieAutres hors UE-28

SOURCE : EUROSTAT

L’erreur d’Emmanuel Macron sur les peines de prison courtes

« Les peines de moins de deux ans [sont] systématiquement non appliquées.»

Emmanuel Macron

POURQUOI C’EST FAUX

Il est en effet possible, pour les peines de prison ferme de moins de deux ans, d’aménager la peine si la situation de la personne condamnée le permet aux yeux de la justice. Il n’y a alors pas de mandat de dépôt.

Il est, en revanche, erroné de dire que les peines de prison de moins de deux ans ne sont jamais appliquées, ou « systématiquement non appliquées », comme le dit M. Macron. La preuve ? Au 1er janvier 2015, 12 % des peines en cours d’exécution (sur 60 742 détenus) concernaient des peines de moins d’un an et 29 % des peines de 1 à 3 ans, selon les chiffres du ministère de la justice.

Marine Le Pen force le trait sur l’insécurité

Il y a en France une situation « d’explosion de l’insécurité ».

Marine Le Pen

POURQUOI C’EST EXAGÉRÉ

Marine Le Pen a évoqué des « violences » et des « cambriolages sur tout le territoire », sans citer de chiffres précis. La candidate du FN semble ici passer un peu vite du sentiment d’insécurité qui reste élevé (notamment du fait des attentats successifs depuis janvier 2015) à une « explosion » des statistiques pour le moins contestable.

Il faut toujours prendre les chiffres de la délinquance avec du recul, car ils mesurent l’activité policière (par exemple à travers les plaintes déposées) et pas les atteintes commises directement. Reste que, selon les grands indicateurs disponibles, difficile de parler « d’explosion ».

Par exemple, le nombre de vols et de tentatives de vol de voitures est en baisse continue depuis 2006, selon l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). A l’inverse, le nombre de victimes de retraits frauduleux sur les comptes bancaires a augmenté. Les cambriolages, les injures ou les violences physiques sont, quant à eux, restés plutôt stables depuis 2014, à un niveau « élevé par rapport au niveau moyen des années 2006 à 2010 », selon l’ONDRP.

Temps de travail : l’argument discutable de François Fillon

« La France est le pays où le volume d’heures travaillées est le plus bas par rapport aux grandes économies. »

François Fillon

POURQUOI C’EST CONTESTABLE

Certaines données, notamment celles d’Eurostat sur le temps de travail des salariés à temps complet, laissent effectivement entendre que les Français travaillent moins longtemps que leurs voisins européens.

Ces chiffres sont toutefois à manier avec précaution : d’abord, il faut également souligner que toutes catégories confondues (c’est-à-dire en intégrant les temps partiels et les indépendants), les Français arrivent cette fois en 10position (sur 28) du classement européen.

Par ailleurs, lorsque l’on s’intéresse au temps de travail et donc à la « rentabilité » des salariés en France, il n’est pas inintéressant de citer les chiffres de productivité. Et cette fois, selon Eurostat, la France se classait en 5e position européenne en 2014, devant l’Allemagne et le Royaume-Uni par exemple, toujours selon Eurostat.

Lire aussi :   Les Français travaillent-ils vraiment moins que les autres Européens ?

Approximation de Jean-Luc Mélenchon sur le nucléaire

« Dans le prochain mandat, 18 réacteurs nucléaires atteignent 40 ans, il faut 100 milliards pour les “recaréner”. »

Jean-Luc Mélenchon

DU VRAI ET DU FAUX

Le candidat a raison lorsqu’il parle de dix-huit réacteurs qui dépasseront les 40 ans avant 2022. Ils se trouvent dans les centrales de Fessenheim (Haut-Rhin), Bugey (Ain), Dampierre (Loiret), Gravelines (Nord), Tricastin (Drôme) et Blayais (Gironde).

En revanche, les « 100 milliards d’euros » que coûteraient le grand « carénage » correspondent plutôt à la somme qu’il faudrait débourser pour rénover les 58 réacteurs français selon la Cour des comptes. Pour les dix-huit réacteurs évoqués, on arrive plutôt à 30 milliards… bien qu’il ne s’agisse que d’une estimation, qui peut encore évoluer.

Dette publique : l’erreur de François Fillon

« Nous sommes le pays le plus endetté de tous les grands pays développés »

François Fillon

POURQUOI C’EST FAUX

Alors que la dette publique française est d’un ordre de grandeur équivalent au produit intérieur brut (PIB) – soit 97,5 % de celui-ci au troisième trimestre 2016 selon l’Insee –, cela n’en fait pas le pays le plus endetté du monde. Par exemple, les Etats-Unis (108 % du PIB) et le Japon (250 %) le sont beaucoup plus.

Attention, néanmoins, ce chiffre à lui seul ne permet pas d’appréhender la situation des finances publiques d’un pays, puisque d’autres paramètres jouent : croissance, taux d’emprunts, niveau du chômage… C’est pourquoi le taux d’endettement du Japon, qui peut paraître spectaculaire, n’est pas un problème majeur pour le pays actuellement.

Chômage : l’exagération de Marine Le Pen

« Nous avons 7 millions de chômeurs. »

Marine Le Pen

POURQUOI C’EST TROMPEUR

Si l’on y ajoute les personnes à temps partiel et souhaitant travailler davantage (les catégories B et C), ce chiffre s’établit à 5,5 millions, selon les chiffres de Pôle emploi. Si l’on ajoute les catégories D et E, qui regroupent les personnes non tenues de chercher un emploi (personnes en stage, formation, maladie, contrats aidés…), on atteint 6,2 millions de demandeurs d’emploi en janvier 2017 (6,6 millions pour la France entière).

A la fin de janvier, en France métropolitaine, le nombre de chômeurs tenus de rechercher un emploi et sans activité (catégorie A) était de 3,5 millions. C’est ce nombre que l’on convoque communément pour parler des « chiffres du chômage ».

Cette définition, très large, ne correspond pas à celle du « chômeur », au sens du Bureau international du travail (BIT), qui doit répondre à trois critères simultanément :

  • être sans emploi, c’est-à-dire ne pas avoir travaillé au moins une heure durant une semaine de référence ;
  • être disponible pour prendre un emploi dans les quinze jours ;
  • avoir cherché activement un emploi dans le mois précédent ou en avoir trouvé un qui commence dans moins de trois mois.

C’est sur cette base que l’Insee estimait le nombre de « chômeurs » à 2,8 millions de personnes en France métropolitaine au troisième trimestre 2016.

Lire aussi :   Chômage : pourquoi des chiffres différents entre l’Insee et Pôle emploi ?

L’exagération d’Emmanuel Macron sur le niveau des écoliers

« Nous avons plus de 20 % des élèves qui arrivent en CM2 » qui ne savent pas lire, écrire ou compter.

Emmanuel Macron

POURQUOI C’EST EXAGÉRÉ

Les statistiques du ministère de l’éducation nationale sur le niveau des élèves de CM2 montraient en 2013 que 79,8 % maîtrisaient les compétences attendues en lecture et 70,9 % celles en mathématiques. Des chiffres qui peuvent sembler correspondre à l’ordre de grandeur évoqué par le candidat, mais sa présentation est, en réalité, trompeuse.

Il est, en effet, faux d’affirmer que ceux qui ne maîtrisent pas les compétences du socle ne savent pas lire ou compter. Sur la compétence lire, il est notamment attendu de savoir « dégager le thème d’un texte, repérer dans un texte des informations explicites, inférer des informations nouvelles [implicites], repérer les effets de choix formels ».

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/03/21/presidentielle-les-petites-et-grosses-intox-du-debat-a-cinq-candidats-sur-tf1_5097892_4355770.html#4eDRPaUO1bWYAL6j.99

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