Sarkozy va nous manquer

Sarkozy va nous manquer

L’ancien chef de l’État était candidat à la primaire comme pour une dernière relance dans un jeu qu’il croyait maîtriser. Mais la martingale n’a pas fonctionné…

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Il était pourtant le plus vivant. Le plus entraînant. Le plus attachant. Le plus surprenant : un pain de dynamite dans une balle de caoutchouc dont les rebonds donnaient le tournis. Le plus fidèle, aussi, traînant comme un boulet une noria d’obligés qui sans lui ne seront plus grand-chose. À cet égard, il paie cher son culte des “copains d’abord”. Il y avait de la candeur dans ses roueries, de l’autodérision dans ses plages de cynisme. Tantôt gamin en panne d’affection, tantôt adolescent bravache impatient d’en découdre, Nicolas Sarkozy relevait les défis pour s’éprouver, pour se rassurer, pour s’amuser aussi, car ce personnage d’Alexandre Dumas éclos en une basse saison de l’histoire de la France avait du ludisme en surabondance.

Banco, claironnait-il devant des énarques médusés, et il dégainait. Ludique mais tragique : forcé dans ses retranchements, le destin se vengerait tôt ou tard. Dont acte. Dans un canton de sa conscience à tiroirs multiples, il savait bien qu’un ancien président éconduit ne peut pas refaire le coup de la prise de l’Élysée. Son visage triste quoique apaisé de dimanche soir, ses mots empreints d’une tendresse pudique auront sonné le glas d’un prométhéisme enfantin sur les bords. Adieu aux armes fourbies en pure perte pour un mano a mano sans issue avec ses chimères, avec ses fantômes.

Aussi longtemps qu’il a comparu sur ce théâtre d’ombres où se trame la politique contemporaine, il a tout scénarisé, tout orchestré, on ne voyait que Sarko. Lequel ? C’était selon ; il funambulait entre sondeurs à vue basse et conseillers de médiocre envergure, additionnés de quelques margoulins qui le divertissaient de son angoisse. En jouant parfois les mauvais garçons, ce météore avouait son incapacité à se fixer dans un espace, il s’en évadait par les portes de la transgression. Il y avait du Sylvain Tesson dans ses appétences pour le risque impromptu, aux confins de l’irrémédiable. La cohabitation des instances de sa personnalité n’allait pas de soi : en son for intérieur un romantisme fleur bleue contredisait un Rastignac sans arrière-pays angoumoisin. Germaine de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur. » La gloire, il en voyait reluire les éclats dans son miroir, ça lui donnait des ailes. Mais il voulait dans le même temps s’offrir à l’amour et aux griseries de la vie glanées sur le fil de l’instant. Rien de plus incompatible avec les solennités glaciales exigées pour trôner à l’Élysée, dans ce vieux pays dont l’inconscient n’en finit pas de ressasser quinze siècles de monarchie de droit divin.

Son ironie visait juste et faisait mouche ; elle trahissait en fi ligrane une mise à distance des réalités, qui au fond lui paraissaient vaines. Il les rattrapait au vol, servi par une rapidité de jugement et une aptitude innée à soulever des enthousiasmes. Je l’aimais beaucoup, Sarkozy, nonobstant mes accointances avec Chirac et des goûts et couleurs qui n’ont pas été touillés dans la même marmite. Il m’a souvent éberlué, souvent exaspéré. Mais dès qu’il levait un de ses masques s’ouvrait un puits sans fond de gentillesse.

Bonaparte au pont d’Arcole, Metternich à Vienne, Gabin défouraillant : autant de grimages pour tromper une envie folle d’être aimé. Nul grand de ce monde n’aura été à ce point captif de son aff ectivité. Montherlant : « Il faut choisir de comprendre les êtres ou de les aimer. » Pour ses bonheurs, pour son malheur, Sarko les aimait tout en les jaugeant en fi n psychologue. Nul n’aura été simultanément plus lucide et plus aveugle. Lucide jusqu’au désarroi intime, aveugle par parti pris délibéré. Les Français, dit-on, l’ont « rejeté ». Peut-être. Je crois que sans se l’avouer clairement, il était las de tourner en boucle dans un vase clos dont il avait trop longtemps éraillé les parois. Les mêmes Français ne tarderont pas à découvrir à quel point ce bon petit diable les laisse orphelins d’une allégresse, certes, chargée d’électricité, mais fruitée et tellement juvénile. Adieu l’artiste !  http://www.valeursactuelles.com/politique/sarkozy-va-nous-manquer-45975

2 commentaires sur « Sarkozy va nous manquer »

  1. Je rejoins totalement l’immense Jean d’Ormesson à propos de Nicolas Sarkozy : OUI nous allons le regretter car c’est un homme de conviction et d’une intelligence supérieure. Il s’est fait villipender par des incapables et des incompétents. J’ose espérer que Nicolas Sarkozy ne laissera pas tomber la politique et qu’il sera toujours là pour nous soutenir.

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