EXCLUSIF. Nouvelles révélations sur l’affaire Bygmalion

VIDÉO. Des documents inédits mettent à mal la défense des cadres de Bygmalion. S’agit-il seulement d’une histoire de comptes de campagne truqués ? PAR MÉLANIE DELATTRE
« Tu crois qu’il y aura un jour un article sur notre amitié 😉 ? » Dans ce SMS envoyé à Jérôme Lavrilleux à l’automne 2013, Bastien Millot, l’un des deux cofondateurs de Bygmalion, a une étonnante prémonition. L’affaire n’a pas encore éclaté, mais d’inquiétantes rumeurs agitent déjà le microcosme politique quant aux millions versés par l’UMP (aujourd’hui Les Républicains) à la petite agence de com. Et si, dans ce contexte, des curieux en venaient à se pencher de plus près sur la relation de proximité qui unit le directeur de cabinet de Jean-François Copé à l’UMP à l’un de ses principaux fournisseurs, le patron de Bygmalion ?
« Je vais passer à l’appartement me changer », écrit Jérôme Lavrilleux à son ami le 4 novembre 2013. « OK, envoie-moi un SMS si tu y vas cet aprèm, que je ne fasse pas trop de bruit si tu dors », lui répond Bastien Millot.
Il aura fallu attendre la toute fin de l’instruction, et l’accès au contenu de trois disques durs informatiques qui n’avaient pas été versés au dossier, pour savoir que deux des principaux protagonistes du scandale partageaient le même pied-à-terre parisien. La lecture des messages que Le Point s’est procurés a beau n’être que parcellaire – Jérôme Lavrilleux ayant opportunément supprimé de sa boîte tous les courriels envoyés entre le 15 octobre 2011 et le 8 juillet 2012 –, elle éclaire d’un jour nouveau l’affaire Bygmalion. On découvre ainsi que l’homme qui avait la haute main sur les finances du parti puis sur l’organisation des meetings de la campagne se rendait régulièrement chez Bygmalion, où il se faisait notamment livrer des costumes… On apprend également que, en dépit de ses dénégations répétées, Bastien Millot restait en 2013 un visiteur du soir de l’UMP.
« Je risque de croiser beaucoup de monde en venant à 19 heures. Comment fait Denis pour venir discretos ? » s’enquiert-il. Réponse de Lavrilleux : « Tu veux que je t’envoie mon chauffeur et rentrer par le parking ? »
Liens cachés
Ces liens secrets, portés à leur connaissance quatre jours avant la clôture de l’instruction, justifient aux yeux des Républicains, partie civile au dossier, une reprise de l’enquête. Dans une note signée de ses avocats, le parti de Nicolas Sarkozy réclame que « des investigations soient menées sur la proximité manifeste entre certains protagonistes de cette affaire afin de rechercher, d’une part, la destination des fonds détournés à son préjudice et, d’autre part, leur bénéficiaire ultime ». En creux, il s’agit d’attirer l’attention des juges sur le fait qu’il a pu y avoir entente entre amis là où les dirigeants de Bygmalion – qui se sont toujours présentés en victimes – assurent qu’ils n’ont maquillé leurs comptes que pour couvrir un dépassement du plafond autorisé des dépenses du candidat-président. Jusqu’ici, c’est cette thèse, récemment réaffirmée avec force mise en scène par le charismatique Franck Attal dans le reportage d’Envoyé spécial, qui s’est imposée. Lorsqu’il dit, face à la caméra, qu’il a dû affronter une « folle demande » consistant à truquer ses comptes, le patron d’Event et Cie, la filiale événementielle de Bygmalion, reste fidèle à la version officielle fournie clé USB en main aux magistrats instructeurs et aux médias. Plusieurs mois après l’enquête du Point qui révèle le scandale, et dans la foulée de l’article de Libération dévoilant l’existence de fausses conventions UMP, les dirigeants de la petite boîte de com remettent à la justice une copie de la double comptabilité tenue par la société. Et d’expliquer qu’ils ont été « contraints » d’émettre de fausses factures pour camoufler de vraies dépenses. En d’autres termes, Bygmalion aurait « réaffecté » a posteriori des dépenses de campagne sur le budget du parti afin de couvrir un dépassement du compte officiel du candidat Nicolas Sarkozy. Ce story telling habile, qui fait de l’ex-président l’unique bénéficiaire des millions envolés des caisses de l’UMP, a l’avantage d’éloigner l’ombre de l’escroquerie évoquée au début de l’affaire. Mais plusieurs nouveaux éléments apparus au dossier laissent penser que la véritable histoire n’est peut-être pas si simple…

La « fable des 5 meetings »
Entendus tour à tour par la police, Jérôme Lavrilleux, responsable du pôle Réunions publiques pendant la campagne, et Franck Attal, patron d’Event et Cie, la filiale de Bygmalion qui les a organisées, ont bien accordé leurs violons. « J’ai toujours entendu dire avant la campagne que le candidat, parce qu’il était président de la République sortant, souhaitait faire une campagne avec 4 ou 5 grands meetings, à l’image de la campagne de François Mitterrand en 1988 », témoigne le premier. Un verbatim très proche de celui de l’homme de terrain, qui déclare sur PV avoir « récupéré pour Event et Cie la charge de l’organisation des meetings de campagne. L’information est arrivée par Jérôme Lavrilleux, qui me l’a dit en me précisant qu’il était question de 4 ou 5 meetings entre maintenant et le mois de mai ». Malgré ces témoignages parfaitement concordants, Le Point a aujourd’hui la preuve que les deux hommes ont menti. En effet, dès le 5 janvier 2012, Franck Attal envoie à Jérôme Lavrilleux un mail accompagné d’une pièce jointe dans laquelle il est fait état de 18 meetings uniquement pour le premier tour de la présidentielle. Un document éclairant, apparu récemment dans la procédure à la suite d’une demande d’acte des pugnaces avocats de Guillaume Lambert, le directeur de campagne de Nicolas Sarkozy mis en examen pour « faux, usage de faux, abus de confiance et tentative d’escroquerie ».
Des surfacturations exorbitantes !

Le Zénith de Dijon, pour Sarkozy, c’est plus cher… 388 871 euros facturés par Bygmalion au candidat Sarkozy. 268 426 euros payés par le ­candidat ­Hollande.
Musique sur mesure, mur d’écrans géants, caméras dernier cri et images retravaillées jusqu’à la perfection : Franck Attal a détaillé par le menu, pour Envoyé spécial, la supposée folie des grandeurs de Nicolas Sarkozy. Une démonstration nécessaire pour justifier le dérapage des finances de la campagne, alors que le candidat UMP a donné un nombre de meetings quasiment similaire à celui de son rival socialiste. Si l’on additionne les 22,5 millions d’euros de dépenses officielles, les 18 millions de dépenses supposément couvertes par les fausses factures de Bygmalion et les 10 millions de dépenses cachées prises en charge par l’UMP et mises au jour par le juge en cours d’instruction, on arrive à une campagne 2012 à près de 50 millions d’euros. Plus du double du plafond légal ! Pourtant, sur les vidéos disponibles comme dans le souvenir des journalistes présents, les meetings du candidat-président n’étaient guère différents de ceux de son rival, François Hollande.
À Lille, Besançon et Dijon, les deux adversaires se sont produits dans les mêmes salles, devant un public chaque fois légèrement plus nombreux pour le candidat de la gauche. Les équipements, eux, sont en tout point similaires : estrade présidentielle, fond de scène derrière le candidat, utilisation d’écrans et capacités de retransmission en direct pour les chaînes de télévision. Alors, pourquoi une telle différence de coût ? Au Zénith de Dijon, Bygmalion a facturé, d’après la fameuse clé USB remise au juge, 388 871 euros là où François Hollande n’a payé, lui, que 268 426 euros. Un écart de 44 %, encore plus flagrant dans le cadre des prestations de Besançon (+ 85 % pour Nicolas Sarkozy) et surtout de Lille. Pour un Grand Palais face à 10 000 personnes, le président-candidat a dû débourser 607 000 euros, là où son concurrent socialiste se contentait d’un chèque de 263 082 euros deux mois plus tard, pour un public de 15 000 personnes.
Si l’on entre dans le détail des factures, on découvre que, pour les trois meetings examinés, Nicolas Sarkozy a payé son « mobilier » 252 % plus cher que François Hollande sans que jamais Franck Attal cherche à négocier les prix avec ses fournisseurs. Autre poste très onéreux : la photo-vidéo. À Lille, Leni, le sous-traitant attitré d’Event et Cie, a présenté une note de 169 597 euros pour la vidéocaptation et la transmission. Un service que la filiale de Bygmalion a aussitôt refacturé 183 544 euros à l’UMP, quand, de son côté, l’intervenant vidéo pour le meeting de Hollande, Mvision, n’empochait que 59 048 euros TTC. Une différence de 160 000 euros pour une prestation identique effectuée la même année dans les mêmes locaux !
Des sous-traitants fort bien traités
Bizarrement, dans le système Bygmalion, le recours à la sous-traitance ne permet pas de resserrer les coûts, mais au contraire d’empiler les marges. Celle d’Event et Cie, tout d’abord. La filiale de Bygmalion, qui s’est intercalée entre le parti et les fournisseurs à partir de 2010, ponctionnera 5,1 millions d’euros pour coordonner une campagne présidentielle qui, en 2007, avait été pilotée à l’UMP par une unique salariée. « Je tiens à préciser que je savais faire exactement le même travail que Franck Attal, sans le coût d’une agence. J’ai été petit à petit écartée de mon travail, on m’a retiré progressivement mes fonctions », confiera aux enquêteurs Adiba Regragui, la « Madame Evénementiel » de l’UMP, mise sur la touche par les équipes de Copé. Aux millions de Bygmalion s’ajoutent les taux de marge délirants de près de 40 % des trois principaux sous-traitants, dans un secteur où l’expertise commandée par le juge montre que la moyenne se situe entre 25 et 30 %.
Le cas de Leni est particulièrement intéressant. Ce prestataire très apprécié d’Event et Cie, qui a empoché près de 4 millions pendant la campagne, s’est montré généreux envers un ami de longue date de Franck Attal, Jo Alet. Comme l’avait révélé Le Point, ce technicien spécialisé dans la vidéoprojection, qui œuvrait déjà sur les meetings du RPR et dans plusieurs pays africains, a reçu en 2012 1 million d’euros de Leni via le compte de la société de sa femme… En échange de quoi ? Les enquêteurs ont retrouvé lors de leurs perquisitions chez Leni un document le concernant, dont l’intitulé, « Apport affaire sur Event et Cie – campagne présidentielle de 2012 », laisse soupçonner le versement d’une rétrocommission. Jo Alet a-t-il gardé cet argent pour lui ou en a-t-il fait bénéficier d’autres personnes ? On ne le saura sans doute jamais, puisque ce Corrézien, condamné dans les années 1980 pour escroquerie sur fond de financement politique, est mort sans avoir été interrogé.
Le groupe UMP déjà « saigné » par Bygmalion
L’homme d’affaires Charles Beigbeder, un proche de Jean-François Copé, a lui aussi indirectement bénéficié du succès de Leni. Il avait investi via son fonds Audacia dans cette obscure PME de location de vidéo, quelque temps avant la campagne. Savait-il que Leni serait arrosé de contrats en provenance de Bygmalion ? L’enquête ne le dit pas, mais les échanges de mails récemment apparus dans la procédure font référence à un autre investissement intéressant. Celui d’un mystérieux actionnaire qatarien au capital de Gravitation, le holding de tête d’Audacia, amené chez Beigbeder par Guy Alves… le cofondateur de Bygmalion au côté de Bastien Millot. S’agit-il réellement d’un habitant du petit émirat ou ce montage dissimule-t-il le détenteur d’un compte au Qatar qui misait sur le tandem Bygmalion-Leni pour s’enrichir ? Quoi qu’il en soit, le pari s’avérera gagnant. Car, avant même le lancement de la campagne de 2012, les deux entreprises multiplient déjà les prestations pour le compte du parti.
Un article du Canard enchaîné révèle ainsi que, dès 2008, alors même qu’il n’a pas encore décroché de contrat en bonne et due forme, Bygmalion reçoit déjà du groupe UMP des chèques signés à la chaîne par les collaborateurs de Jean-François Copé. « Les documents comptables portent parfois la même date, le même montant et concernent la même prestation », s’émeut l’hebdomadaire, qui chiffre à 7 millions d’euros l’argent qui aurait ruisselé des caisses du groupe vers la PME entre 2008 et 2012. Et de dénoncer des factures au « double, triple ou quadruple des prix du marché » pour des prestations dont il est bien difficile de prouver l’existence, les archives comptables de l’époque Copé ayant disparu ! Ces pratiques, qui ne sont pas sans rappeler celles observées pendant la campagne, avec des prestations hors de prix facturées sans devis préalable, ont saigné les finances du groupe majoritaire à l’Assemblée. Et, là, ce n’est pas Nicolas Sarkozy qui en a bénéficié…
La piste de l’enrichissement personnel ignorée

Persuadés que la piste de l’enrichissement personnel a été trop vite balayée, Mes Ingrain, Pasternak et Lorrain, les avocats du directeur de campagne de Nicolas Sarkozy, Guillaume Lambert, viennent d’exhumer un document explosif qui dormait dans un tiroir du Pôle financier jusqu’à l’été dernier : un rapport de Tracfin daté de l’automne 2014, signalant des mouvements suspects sur les comptes de Bastien Millot. Dans cette note que nous avons pu consulter, il est fait mention de « mouvements successifs entre les comptes de BM Consulting, de BM Patrimoine et ceux de M. Millot, qui pourraient correspondre à des opérations de blanchiment par empilement ». Pour l’agence antiblanchiment de Bercy, l’ex-­patron de Bygmalion aurait pu « chercher à masquer la provenance réelle de fonds d’origine illicite ».
Si cette piste n’a pas été creusée par la justice, l’enrichissement officiel des dirigeants de Bygmalion, raconté dans Le Point il y a deux ans, est, lui, bien établi. Par le biais de leur holding personnel, qui facturait des prestations de « conseil » à la PME dont ils étaient actionnaires, Bastien Millot a encaissé 956 000 euros entre 2010 et 2012, tandis que Guy Alves a touché 440 000 euros sur la seule année 2012. Concernant Franck Attal, des documents retrouvés à son domicile montrent qu’il a perçu 625 000 euros de dividendes aussitôt exfiltrés vers Israël.
Alors que Serge Tournaire, le premier magistrat chargé de l’enquête Bygmalion, s’apprête à renvoyer les 13 prévenus – dont Nicolas Sarkozy – devant le tribunal correctionnel, plusieurs voix s’élèvent pour réclamer une reprise des investigations. Les avocats du directeur de campagne Guillaume Lambert ont rédigé un mémoire de 80 pages ultradétaillé justifiant, selon eux, un non-lieu pour leur client, tandis que Les Républicains, partie civile, exigent tout bonnement une réouverture de l’instruction. Même le magistrat cosaisi, Renaud Van Ruymbeke, hésiterait à signer l’ordonnance de renvoi. Des péripéties judiciaires qui retarderont peut-être la tenue du procès Bygmalion, mais qui ne devraient pas empêcher Jérôme Lavrilleux et Bastien Millot de se retrouver côte à côte sur le banc des prévenus. Feindront-ils alors de ne pas se connaître ?

Publié le 20/10/16 à 11h07 | Source lepoint.fr

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