Plus de crimes violents et moins de policiers sur le terrain : pourquoi la France sécuritaire fait figure d’anomalie en Europe

Plus de crimes violents et moins de policiers sur le terrain : pourquoi la France sécuritaire fait figure d’anomalie en Europe

Avec une densité policière de 400 hommes pour 100 000 habitants, la France connait l’un des taux les plus élevés d’Europe en matière de criminalité violente. Faute d’une réelle rationalisation dans l’emploi des ressources, certains agents de polices se retrouvent à mener des actions sans lien avec leur formation.  

Atlantico : Selon les derniers chiffres européens en matière de sécurité, publiés par Eurostat (voir ici), la France accuse (en milliers) 277.5 délits violent en 2012, soit un chiffre bien supérieur à ceux de l’Allemagne de l’Italie ou du Royaume Uni.

La même année, elle compte environ 400 officiers de police pour 100 000 habitants, soit moins que Chypre, l’Espagne, la Grèce ou la Croatie. Est-il possible d’indiquer qu’il existe, en France, une inadéquation entre la menace existante et les forces déployées sur le terrain ?

Mathieu Zagrodzki : Peut-être existe-t-il effectivement une inadéquation, mais la question ne se pose pas de façon arithmétique comme c’est ainsi présenté. Vous mentionnez ici des pays où, de fait, le nombre de policiers par habitant est plus élevé qu’en France. Il est également possible de prendre pour exemple des pays qui accusent mieux le choc que nous, et ce avec moins d’effectifs. C’est, par exemple, le cas de la Grande-Bretagne. Gardons à l’esprit que le manque d’effectifs, d’un point de vue statistique, n’est pas criant en France. En réalité, nous nous situons même dans une moyenne (relativement) haute vis-à-vis des pays membres de l’Union européenne. Il est vrai, néanmoins, que les effectifs ont baissé durant la période présentée par l’étude d’Eurostat.

Pour autant, il n’est pas possible d’établir une corrélation directe et parfaitement systématique entre les effectifs policiers et la hausse de la criminalité violente. Bien sûr, une nation avec deux policiers pour 100 000 habitants verrait sa criminalité exploser ; et une nation comptant 75 000 policiers pour 100 000 serait une société de contrôle quasi-total. Ces deux situations ne correspondent pas à la réalité. Les crimes et délits dépendent de multiples facteurs qui ne se limitent évidemment pas à la seule densité policière. La démographie, par exemple, joue un rôle considérable : le pic de délinquance se situe entre 18 et 25 ans. Par conséquent, plus une population est âgée, moins elle est susceptible de faire face à la délinquance. Cela peut également être lié à des facteurs sociaux-économiques, comme cela peut être lié au marché de la drogue. Quand on assiste à une situation de concurrence autour de certains territoires, il y a nécessairement violence et tentatives de (re)-conquête. Cela aboutit à des scènes comparables à celles que connait Marseille aujourd’hui. Tout cela ne tient pas seulement aux effectifs policiers.

Pour illustration, intéressons-nous au cas des États-Unis. Dans les années 1990, la police de New-York a augmenté ses effectifs et a adopté une stratégie résolument offensive et répressive contre la petite et moyenne délinquance. On a constaté une baisse spectaculaire du crime par la suite. Cependant, cette baisse s’est également observée dans d’autres villes des États-Unis, pas toujours à la même échelle mais de façon très marquante également. Il s’agit toujours d’une conjonction de facteurs, comme en témoigne le fait que nos voisins anglais connaissent moins d’homicides, en dépit d’une moins forte densité policière. Le taux d’homicides au Royaume-Uni est sensiblement inférieur à celui de la France. Enfin, dernier élément : il est important de ne pas oublier les biais de comptage et de recensement des crimes et des délits. 2012 est une année particulière en France : au milieu de l’année, le pays change de majorité. Sous la majorité précédente, la police avait été accusée de truquer les chiffres pour améliorer les statistique de la délinquance. Quand la nouvelle majorité est arrivée, elle a expliqué sa volonté de ne pas mettre l’accent sur les chiffres et annoncé vouloir davantage de transparence. S’en suit une modification du logiciel d’enregistrement des crimes et des délits (qui avait été entamée par la majorité de Nicolas Sarkozy) qui a naturellement modifié les chiffres. Cela ne reflète pas pour autant une évolution de la délinquance : elle est liée au seul recensement des crimes.

Gardons aussi à l’esprit que dans un certain nombre de pays européens, les statistiques de la police et de la gendarmerie sont ensuite complétées : les chiffres tels que recensés par la police et la gendarmerie ne sont pas complets puisque tout un pan de la délinquance n’est pas connu des services de sécurité. Les gens ne portent pas toujours plainte… À l’aide d’enquêtes de victimisation, ces chiffres sont donc généralement remis en perspective.

Il est évident qu’il y a des marges de manœuvreet des leviers sur lesquels nous pourrions jouer. Ils ne tiennent simplement pas nécessairement aux seuls effectifs de police, mais aussi à leur gestion, leur emploi, leur répartition sur le territoire.


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