Les coulisses de la traque des quatre femmes qui voulaient attaquer Paris

Les coulisses de la traque des quatre femmes qui voulaient attaquer Paris

Ce sont ces jeunes femmes, âgées de 19 à 39 ans, simplement armées de couteaux et de bonbonnes de gaz, qui, de dimanche à jeudi, ont tenu en haleine l’élite de la police antiterroriste….  

Elles ont d’abord fait une halte près de la tour Eiffel… Mais, devant l’impossibilité matérielle d’atteindre l’édifice avec une voiture, même bourrée de bouteilles de gaz, elles ont longuement erré dans Paris avant de stopper la Peugeot 607 à l’angle des rues de la Bûcherie et du Petit-Pont, dans le 5e arrondissement. Il est 3 h 33 dans la nuit de samedi à dimanche dernier. La cathédrale Notre-Dame, de l’autre côté de la Seine, fera figure de symbole. Et il reste encore une trentaine de noctambules attablés en terrasse… Ce n’est que quelques jours plus tard que ces derniers comprendront qu’ils ont échappé à un attentat islamiste, heureusement raté du fait d’une mise à feu aléatoire, conduit par un commando terroriste 100 % féminin.

« La voiture, je l’ai tout de suite reconnue. C’est celle qui emmenait mon petit-fils à l’école. On faisait du covoiturage avec le père d’Inès… » Jacqueline* habite la paisible avenue Voltaire à Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis) à deux pas du coquet pavillon familial, aujourd’hui déserté, des Madani. Patrick, le père, se faisait appeler Kader. Il avait été « signalé » en 2008 pour « prosélytisme » sur la plateforme de Roissy. « Religieux oui, mais des gens vraiment sympas, insiste cette voisine qui a vu grandir la petite Inès. Il y a deux ans environ, elle est apparue complètement voilée, les yeux et tout – c’est la seule des cinq filles à l’avoir fait – mais elle continuait à dire bonjour. Ça fait bien un an que je ne la voyais plus du tout. À 19 ans, elle a gâché sa vie… »

La « bête noire » de l’antiterrorisme français

Elles sont quatre à encourir désormais de longues peines de prison. Quatre « sœurs » qui, l’enquête le dira, ne s’étaient peut-être jamais rencontrées physiquement avant cette semaine, à l’instar des deux assassins du père Hamel à Saint-Étienne-du-Rouvray en juillet dernier. Bienvenue dans la « djihadosphère » francophone. Un petit monde où l’on se connaît sans se voir, où l’on se promet le mariage à distance, où l’on fomente des projets de départ ou d’attentat en toute discrétion grâce à la messagerie cryptée Telegram, le tout sous l’autorité d’un cadre de Daech basé en zone irako-syrienne.

«Rachid Kassim est un chargé de communication pour Daech avec un blog et la mise en ligne de clips»

C’est l’actuelle « bête noire » de l’antiterrorisme français : Rachid Kassim. Cet ancien employé de la ville de Roanne comme animateur dans un centre social qui se trouverait quelque part dans le nord de l’Irak a fait une apparition remarquée le 20 juillet dans une vidéo de Daech à la gloire de Mohamed Lahouaiej Bouhlel et du massacre qu’il a perpétré à Nice. Il est soupçonné aujourd’hui d’être derrière la plupart des attentats et projets d’action fomentés en France. « C’était un chargé de communication pour Daech avec un blog et la mise en ligne de clips, décrypte une source policière. Désormais, c’est l’animateur, via la messagerie Telegram, d’un réseau de plusieurs dizaines d’adeptes qu’il conseille, met en contact les uns avec les autres et pousse à agir… »

Soupçonnée de trop bien connaître des djihadistes

Inès Madani, qui faisait partie de ses contacts, était-elle le pivot de cette cellule? À 19 ans, elle était déjà fichée S du fait de ses velléités de départ vers la Syrie ; inquiet, son père avait d’ailleurs signalé au commissariat la disparition de sa fille et de sa voiture dès le dimanche 4 septembre. Mais la jeune femme est aussi visée par une commission rogatoire internationale de Belgique où elle est soupçonnée de trop bien connaître des djihadistes de Charleroi. Enfin, son nom apparaît à la marge de plusieurs dossiers, dont celui de Saint-Étienne-du-Rouvray.

«La voiture piégée a été préparée aurait été préparé à Boussy-Saint-Antoine »

En plus d’Ornella Gilligman qui a été écrouée samedi, deux autres « sœurs » complètent le casting. L’aînée, Amel Sakaou, 39 ans, mère de 4 enfants – dont la plus âgée, 15 ans, a également été placée en garde à vue –, assure l’hébergement dans son appartement de Boussy-Saint-Antoine (Essonne). Les enquêteurs pensent que c’est dans le parking de cette jeune femme, inconnue des services de renseignements, que la voiture piégée a été préparée. C’est chez elle en tout cas que débarque mercredi Sarah Hervouët, 23 ans. Fichée S suite à sa tentative de gagner la Syrie en 2015, elle a quitté la Côte d’Azur où elle vit avec sa mère du côté de Cogolin (Var), comme en témoigne son billet de train retrouvé par la police.

« Mariée » plusieurs fois avec des combattants de Daech

Jeudi, alors que les trois « sœurs » phosphorent dans la perspective d’un nouveau passage à l’acte, cette fois sur le réseau ferré entre l’Essonne et la gare de Lyon (ceintures explosives, attaques au couteau, au gaz ou à l’aide d’engins incendiaires), c’est un double étau policier qui se resserre. D’un côté, la PJ parisienne qui piste Inès, identifiée grâce à la voiture de son père. De l’autre, la DGSI (Direction générale du renseignement intérieure), qui a détecté un « projet d’attentat imminent » autour de la personne de Sarah Hervouët. Cette dernière est déjà placée sur écoute dans le cadre de l’enquête sur le double meurtre de policiers à Magnanville. N’était-elle pas la « promise » du tueur Larossi Abballa? Puis celle du frère d’un de ses complices présumés après avoir vu son autre « fiancé », Adel Kermiche, mourir sous les balles policières après avoir égorgé un prêtre de 85 ans. Selon une source proche de l’enquête, Inès Madani a également été « mariée » plusieurs fois avec des combattants de Daech qu’elle comptait rejoindre…

Sur fond d' »alerte rouge » répercutée jusqu’au sommet de l’État, la course contre la montre se conclut jeudi à 19 h 15 en faveur des policiers de la DGSI, en planque devant le domicile d’Amel à Boussy-Saint-Antoine. L’un d’eux sera blessé à l’épaule par Sarah. Un autre devra faire feu sur Inès pour éviter sa lame de 20 cm…

Pionnière des mesures de déradicalisation, l’anthropologue Dounia Bouzar n’est pas étonnée par le niveau de détermination de ces jeunes femmes. « Sans doute aveuglés par le cliché de la femme musulmane voilée et soumise, on a sous-estimé leur dangerosité. Une fois hameçonnées par Daech, elles vont subir un phénomène de déshumanisation qui va les conduire, au bout du processus, à être prêtes à tuer tous ceux qui ne pensent pas comme elles. Tuer et mourir sans culpabilité aucune. Aujourd’hui, poursuit l’anthropologue du fait religieux, le phénomène concerne des Françaises qui ont une conception de la femme émancipée. Elles veulent combattre mais elles sont confrontées à deux difficultés. D’une part, à la fermeture des frontières. D’autre part, au refus de Daech de les accepter comme combattantes. Ces filles-là ce sont des bombes, des « Call of Duty » féminines : elles feront tout pour réaliser leur mission divine… »

À ce jour, on dénombre 275 femmes sur 689 ressortissants français présents sur la zone irako-syrienne. En France, elles sont 59 à être mises en examen dans des dossiers terroristes, parmi lesquelles 18 sont détenues, ainsi que 12 gamines sur les 35 mineurs poursuivis. Deux cent soixante personnes, en lien avec des filières ou opérations terroristes, ont été interpellées depuis le début de l’année, selon le ministère de l’Intérieur. Parmi elles, deux jeunes femmes radicalisées très actives sur les réseaux Telegram – une de 16 ans basée à Melun, une autre d’à peine 18 ans domiciliée à Clermont-Ferrand – ont été arrêtées le mois dernier avant d’avoir pu, comme Inès Madani, écrire sur une lettre manuscrite retrouvée dans son sac à main : « Je vous attaque dans vos terres afin de vous terroriser… »

* Le prénom a été changé.

Stéphane Joahny – Le Journal du Dimanche                 http://www.lejdd.fr/Societe/Les-coulisses-de-la-traque-des-quatre-femmes-qui-voulaient-attaquer-Paris-808573#xtor=CS1-4

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