“Entendez-vous dans nos campagnes” ?

“Entendez-vous dans nos campagnes” ?

Pendant que nos élites, déconnectées, font la sourde oreille et détournent le regard vers des contrées exotiques, la France rurale agonise.

Les économistes, les sociologues, les élus parlent volontiers de « monde agricole », de « ruralité », d’« agriculture ». À tous ces mots tirés du verbiage technocratique, je préfère celui de paysannerie, car la paysannerie française est aussi ancienne que la France, alors que le “monde agricole”, lui, est né quelque part à la fin du XXe siècle sous la plume d’un géographe des Trente Glorieuses ou d’un sous-directeur du ministère de l’Agriculture soucieux de modernité.

La paysannerie française agonise et cette agonie, il suffit de passer quelques semaines à la campagne au moment des moissons pour en prendre pleinement conscience. Mais qui, dans la France des élites, passe encore quelques semaines d’été à la campagne ? Un séjour sur la côte amalfitaine, un road trip aux États-Unis, un trekking au Népal, un safariphoto en Afrique paraissent bien plus attirants que de longues semaines dans une maison du Morbihan, du Perche, de Corrèze, de l’Aveyron ou du Cantal, à regarder la France. On aime à se pencher sur les problèmes d’irrigation au Burkina Faso ou d’inondations au Bangladesh, mais les difficultés des éleveurs laitiers de la Sarthe ou des céréaliers de la Beauce laissent indifférente une nouvelle bourgeoisie urbaine qui n’a que le mot “nature” à la bouche et ne connaît rien à la campagne. Une indifférence qui se transforme parfois en une hostilité sourde. Le paysan, c’est le chasseur, le paysan, c’est le consommateur de pesticides, le paysan, c’est le propriétaire de ces jolis gîtes ruraux rénovés que l’on loue mais que l’on jalouse toujours un peu.

Or la paysannerie française, ou ce qu’il en reste, meurt sous nos yeux. L’effondrement des cours du lait et de la viande est en train de donner le coup de grâce aux secteurs restés jusqu’ici les plus compétitifs. L’endettement moyen des paysans a été multiplié par trois en trente ans alors que, dans le même temps, leurs marges se réduisaient comme peau de chagrin. Le président de la Fédération nationale bovine, Jean-Pierre Fleury, a récemment sonné le tocsin en annonçant la disparition de plus de 25 000 élevages bovins cet automne… Oui, cet automne, c’est-à-dire demain matin, et cette saignée paysanne ne sauvera pas les survivants en accélérant le remembrement des terres ou le regroupement des exploitations. Il est fini, le temps où des géomètres de l’agriculture pouvaient se permettre de jouer les petits Darwin de la modernisation, en expliquant que la disparition des plus faibles permettrait de renforcer les plus forts, que la mort des paysans profiterait aux “agriculteurs”. Aujourd’hui, c’est un monde qui disparaît et avec lui, une culture, des paysages et une identité.

La France paysanne se meurt, la France paysanne est morte. Tous les responsables politiques s’accordent sur ce constat, mais personne ne semble vouloir comprendre que prononcer l’oraison funèbre de la paysannerie, c’est déjà commencer à réciter celle de la France.

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