«Des Français musulmans disent que ça suffit!»

Xavier Alonso
Paris

«Des Français musulmans disent que ça suffit!»

Interview La philosophe Elisabeth Badinter, laïque acharnée, souligne la réaction des femmes musulmanes depuis les derniers attentats.

La vue sur le Jardin du Luxembourg est à couper le souffle. Au dernier étage d’un immeuble parisien, à deux pas de ce Quartier latin si mythique, la philosophe Elisabeth Badinter (72 ans) reçoit dans son salon. Elle vient de nous accueillir sur le pas de la porte. Détendue. Elle prend ses vacances dans les heures qui suivent. Tout l’été, elle a travaillé à son dernier ouvrage. «On est plus concentrée quand Paris se vide. Personne ne vous dérange», sourit-elle. Vêtue tout de noir, Elisabeth Badinter vapote à tout va.

La photo d’une femme en burkini verbalisée par des policiers sur la plage de Nice a fait le tour du monde. Elle a choqué une partie de l’opinion publique. Et vous?

Je n’ai pas aimé. C’est une liberté minimale, essentielle, que chacun puisse s’habiller comme il veut. Mais je crois qu’il y a aussi une provocation. Le burkini – dont je me fiche par ailleurs – a tout de même une signification religieuse radicale. Si je n’approuve pas du tout le fait qu’on puisse embêter une dame qui porte un maillot de bain non conforme aux usages, je trouve extrêmement choquant que l’on vienne sur la plage de Nice dans cette tenue. C’est le comble de l’impolitesse et de l’indifférence d’aller se baigner à Nice dans cette tenue après l’attentat de juillet.

Chaque burkini aurait une revendication politique?

Je ne peux pas parler pour chacun, mais c’est une tenue islamiste. Et l’islam en France ne nous avait jamais montré ça. Ce n’est pas un hasard si cette polémique intervient après la succession d’attentats. Demander l’interdiction du burkini est une aberration. En même temps, les gens n’en peuvent plus!

Les musulmans devraient-ils être invisibles sous peine de cliver la société?

Qui provoque ce clivage? La maladresse des musulmans de France, après Charlie, a été de dire: on n’y est pour rien, ce n’est pas notre affaire! Ils auraient dû dire: nous les combattrons avec vous. Après le 13 novembre, et l’attentat de Nice, où il y a eu des victimes d’origine maghrébine, tout comme lors du cas du prêtre égorgé, les réactions ont été plus claires. Depuis quelques mois, quelque chose d’important se passe. Des Français musulmans, très républicains, réagissent. Il y a notamment beaucoup de femmes musulmanes qui parlent sur Internet, qui se mettent à écrire et disent: ça suffit! Nous sommes des Français comme les autres.

L’islamophobie aussi monte…

Je le sens et cela m’inquiète. Je redoute que le calme ne se maintienne pas s’il y a de nouveaux attentats. La France est en train de vivre un deuil collectif. En la regardant de l’extérieur, c’est difficile de comprendre. La France est un pays à part…

Et quelle est sa spécificité pour cohabiter avec l’islam?

La France est un pays laïc. Il y a environ 5 millions de musulmans, c’est-à-dire 10% de la population. Grâce à la loi de 1905, la cohabitation a toujours été bonne avec les religions. Les catholiques se sont arrangés, ils se sont laïcisés. Pendant trente ans, il n’y a eu aucun problème avec les musulmans. On pouvait ne pas faire le ramadan. On pouvait ne pas aller à la mosquée et les filles pouvaient porter des jupes. Il faut comprendre ce qui s’est passé en France depuis vingt ans!

Vous saluez ces femmes qui disent «Ça suffit!» Pourquoi cette parole est-elle parfois catégorisée islamophobe?

L’une des grandes erreurs des politiques de droite comme de gauche a été le déni. Dans toutes les administrations, pendant longtemps, le mort d’ordre était: «Pas de vagues! Surtout ne parlons de rien.» Ceux qui protestaient étaient quasi considérés comme les causes du conflit qu’ils dénonçaient. On leur disait, vous fantasmez, vous êtes islamophobe… Ces gens sont devenus fous de rage et de désespoir. Et beaucoup sont partis au Front national. Ce déni a été mortifère. Ceux qui au sein même de la communauté musulmane, filles et garçons, disent «Nous ne voulons plus de ça», nous devons les écouter.

Face au retour du religieux, est-on bien inspiré de toujours légiférer? En Suisse, une prochaine votation veut interdire la burqa…

Vous trouvez normal qu’on cache son visage? Vous trouvez normal qu’on réduise les femmes à l’état des Afghanes? La burqa n’est même pas religieuse mais elle devient un étendard politique. Rappelons-nous la tête que nous avons faite à la fin des années 1990 devant notre TV lorsque nous avons découvert ce que c’était une burqa. Comment peut-on traiter les femmes comme des chiens?

«Il faudra du travail pour reconstruire la gauche»

Attentats; crise économique, de confiance; montée des extrêmes. Restez-vous optimiste alors que démarre la présidentielle?

Je la vois démarrer, comme une majorité de Français, très mal… Pour être plus directe, il y a une sorte de désespoir chez beaucoup de mes compatriotes. Nous sommes confrontés à une période où nous n’avons pas d’hommes politiques de grand talent, de grand caractère et avec une vision d’avenir. Les surenchères, les agressivités, ne peuvent que faire empirer les choses en France.

La France peut-elle basculer vers le Front national?

Je peux me tromper, mais je ne crois pas. Pas cette fois. Mais l’histoire nous a appris qu’il peut se passer des choses auxquelles on ne s’attendait pas cinq ans avant. La situation n’est pas rose et on voudrait que les hommes politiques aient non seulement du caractère, mais qu’ils aient aussi du tact, de la délicatesse et du courage. Un des vices de notre système actuel est que les élus sont renouvelables et pour se faire réélire, ils sont capables de beaucoup de lâcheté.

La gauche est en crise. Doit-elle se scinder pour se recomposer?

Mais elle est déjà scindée! Quand on en est au point où des députés socialistes sont prêts à voter une motion de censure, cela veut dire que la rupture est actée. Cela va appeler une recomposition politique. La gauche a été hors de la sphère du pouvoir pendant de nombreuses années sous le gaullisme. Il a fallu tout un travail pour la reconstruire. Je ne pense pas qu’elle peut se recomposer en trois ans.

La gauche va-t-elle mal parce que Hollande a trahi ou a-t-il été mal compris?

Il faut surtout se souvenir qu’en 2012, on a voté contre Sarkozy. Les gens ne savaient pas tellement qui était François Hollande. Certes, il avait dirigé le PS, on semblait le connaître depuis toujours mais en même temps on ne savait pas ce qu’il pouvait donner comme président. La gauche traditionnelle et syndicale s’est sentie trompée. C’était son électorat de base.

(Tribune de Genève)                http://mobile2.tdg.ch/articles/57c9d606ab5c3754e7000001

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